« La gratuité, c’est le vol » Denis Olivennes / Editions GRASSET
mercredi 14 mars 2007, par LN
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Denis Olivennes : "La gratuité, c’est le vol " (11/03/2007 14:22)
Denis Olivennes, actuel Président de la Fnac, s’était révélé, au cours du débat fou sur la loi DADVSI de fin décembre 2005, comme un camarade de luttes précieux par son action discrète et ferme, et sa clairvoyance efficace, quand les professionnels du disque on vécu la semaine la plus folle de leur vie, avec les fameux amendements qui aboutissaient, dans un torrent de démagogie à droite comme à gauche, à la mise en place de la licence globale que Olivennes décrit joliment dans son ouvrage comme « un monstre collectiviste [fabriqué] pour compenser une dérive individualiste de la société libérale ».
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Denis Olivennes revient aujourd’hui dans le débat, à quelques semaines de l’élection présidentielle, avec un petit livre qui tombe à pic. Se présentant comme « dirigeant d’entreprises culturelles depuis dix ans » Olivennes passe donc sous silence les passages les plus politiques de sa carrière, pour n’en retenir que les fonctions qui furent les siennes essentiellement à Canal+ du temps de Messier, et depuis, à la Fnac, en soulignant en préambule que son livre " n’engage, bien sûr, que son auteur ".
On n’était pas ivre pourtant, il y a quelques mois, lorsque l’on vit Denis Olivennes (avec Marin Karmitz, d’ailleurs) à la tribune de « La Diagonale », association des Sarkozystes de gauche. Les prises de position du candidat de l’UMP ont été, il est vrai, constamment convenables, elles, dans le débat sur la loi DADVSI, à l’égard des intérêts légitimes des producteurs, des auteurs, et plus généralement de la filière musicale. Pour autant, le ralliement éventuel du patron de la Fnac au Ministre de l’Intérieur avait de quoi surprendre.
Mais ce ne devait être qu’une rencontre furtive puisque les journaux nous ont appris depuis lors que Denis Olivennes est revenu dans sa famille biologique, du côté de chez Ségolène. On ne lui reprochera pas, du moins au nom de la cause sacrée de ce métier : si l’ancien collaborateur de Pierre Beregovoy pouvait sussurer avec convictude à l’oreille de la candidate quelques bonnes feuilles de son livre et agir auprès d’elle pour qu’elle clarifie une position à ce jour inquiétante, il mériterait selon nous, et sans aucun autre examen préalable, « the » job – celui de Ministre de la Culture, désormais vacant, ou du moins encore officiellement occupé par un alias de RDDV qui se fait passer pour lui pour recevoir des sifflets, aux Victoires de la Musique, par exemple.
Le titre du petit livre est amusant, qui parodie efficacement Proudhon. L’ouvrage en lui-même était tout simplement nécessaire, et ne pouvait pas mieux tomber. N’exagérons pas : ce n’est pas l’ouvrage d’un penseur définitif du calibre de, disons Jacques Attali. Mais il pourra valablement remplacer, du moins dans les cartables des étudiants, « Bruits » première ou deuxième édition de cet auteur, selon lequel tout sera gratuit sur Internet, du moment que les conférences qu’il donne pour l’expliquer, elles, seront payées, et ses droits d’auteur acquittés, cela va sans dire. Le dernier Midem a d’ailleurs donné à Jacques Attali une belle tribune, aux frais des professionnels pillés, pour y roucouler ses âneries, largement reprises par la presse française. Madame Leguern, la directrice du Midem, devrait faire bénéficier ses clients exposants l’année prochaine d’un avoir, à titre d’indemnité.
Le texte de Denis Olivennes est un résumé efficace sur la façon dont il faut comprendre et appréhender l’impact d’Internet sur les industries culturelles.
Outre une réfutation des fariboles internautes sur la gratuité, qui lui offre son titre de combat, il rappelle des évidences qu’on n’a pas trouvé ailleurs aussi aisément réunies dans un ouvrage concis. Sur les mécanismes qui ont conduit à l’exception culturelle française et à « son écosystème subtil » dont il faut craindre « la destruction ». Sur « l’association paradoxale » des pourfendeurs de l’Internet commercial et défenseurs de la licence globale. Olivennes de poser la question :
« Pourquoi cette coalition a-t-elle recueilli une si grande faveur dans l’opinion éclairée ? Pourquoi des journalistes, des intellectuels, voire des femmes et des hommes politiques [sic] ont-ils pris fait et cause pour le droit de télécharger sans rémunérer les auteurs et les producteurs ? […] L’industrie culturelle de masse – la télévision, les films, les disques, les livres – a introduit l’une des révolutions les plus étourdissantes de l’humanité en matière de démocratisation des savoirs et des plaisirs esthétiques. Elle constitue aussi l’un des enjeux critiques de la concurrence économique entre les nations – c’est par exemple, le premier poste d’exportation des Etats-Unis. Autant dire qu’à travers cet affrontement commercial se joue par ailleurs l’avenir de la diversité culturelle du monde. Pourtant, de beaux esprits français – altermondialistes, audionautes, lecteurs des Inrocks, de Libé ou de Que Choisir - conspuent davantage que jamais le règne de la marchandise dans la culture, plaidant pour un accès libre et gratuit aux créations qu’ils jugent antinomiques de la loi du profit. ».
Chemin faisant, notre auteur rappellera à ceux qui l’on perdu de vue quelques basiques sur la philosophie du droit d’auteur aux Etats-Unis et en France. Il met à jour les sources diverses qui ont conduit à la confusion des valeurs de la coalition du gratuit et sur la contradiction intrinsèque qu’ils véhiculent. Il étend sa démonstration au cinéma dont on comprend que les professionnels puissent maintenant commencer à trembler. Il explique de manière efficace à quel point l’industrie de la musique est un métier de prototypes, dont la majorité ne sera pas rentabilisé, le succès d’une minorité de productions permettant la rentabilité de l’ensemble. Il aurait pu rajouter que les producteurs de musique enregistrée exercent une activité qui, comparée au cinéma, et ne parlons pas du théâtre, trouve la légitimité de ses succès principalement sur le marché - pas dans une cascade d’aides et de subventions de toutes sortes.
Olivennes se livre aussi et entre autres, à une discussion bienvenue de la tarte à la crème selon laquelle l’économie du spectacle vivant, qui marcherait du tonnerre, par opposition au disque, vient heureusement au secours des artistes enfin libérés des griffes des méchants producteurs.
En faisant pièce au culte de la gratuité, Olivennes essaie de montrer, et c’est sans doute une leçon que les producteurs de disques classiques indépendants devraient écouter, que l’avenir est exaltant – pas désespérant dès lors qu’on l’appréhende avec l’énergie, l’inventivité et l’absence de préjugés nécessaires.
L’un des derniers développements du livre concerne des scénarios pour le futur. L’auteur y note :
« L’univers de la consommation culturelle sur Internet serait fluide, légal et non répressif pour les consommateurs. Et cela ne signifie pas qu’il serait seulement marchand. Des espaces immenses s’ouvriraient à l‘échange désintéressé. Des auteurs mettraient leurs œuvres libres de droits sur MySpace. Des spectateurs saisiraient des moments de musique, de théâtre, de films, et les posteraient sur YiuTube ou DailyMotion. Les consommateurs échangeraient dans des proportions raisonnables, c’est-à-dire dans les limites traditionnelles de la copie privée, les fichiers qu’ils aiment. Dans cet univers, on assisterait sans doute à la baisse du prix des œuvres. Ce fut d’ailleurs le cas à chaque étape de la démocratisation culturelle ; plus il y a de consommateurs, plus les prix peuvent baisser puisque la progression des volumes assure la progression des revenus des auteurs et des producteurs. […] Il parait inimaginable que le prix des enregistrements physiques de disque ou de films demeure au niveau où il est aujourd’hui. Ce n’est pas que le disque ou le DVD soient chers en eux-mêmes. Mais leur prix ne correspond plus à la « valeur » perçue par le consommateur. ».[…]
« Peu de choses séparent la perspective inquiétante d’un Internet destructeur de celle d’un Web prometteur de nouvel accomplissement pour la démocratie et la diversité culturelle » , conclut Olivennes. « Ce très peu de choses est entre nos mains à nous, citoyens qui composons l’opinion. De la même manière qu’un monde dans lequel il n’y aurait qu’une seule dorme de paysage ou qu’un seul type de cuisine serait épouvantablement ennuyeux, l’idée qu’il ne puisse y avoir qu’une seule musique ou qu’un seul cinéma hyper-marketing est insupportable. Un Internet maîtrisé peut être le meilleur antidote à cela. A nous de le faire advenir en le réclamant ».
Le premier levier à actionner pour permettre le développement vertueux d’une économie de la musique en ligne (qui empruntera oui, à des modes de financement bien plus variés que le schéma unique du disque), devra être une vraie détermination des pouvoirs publics français, d’un laxisme sans commune mesure dans aucun pays développé, à faire pièce non seulement à l’impunité du pillage des contenus culturels sur le Net, mais aussi à combattre sans ambiguïté l’opinion répandue selon laquelle Internet est un terrain de combat propice contre les marchands de culture – quand ce faisant, ce sont les chances mêmes de poursuite de la création qu’on affaiblit, en pillant les producteurs de contenus et en leur ôtant les revenus de leur travail.
« La gratuité, c’est le vol » Par Denis Olivennes Grasset, ISBN978-2-246-71891-8, 9€